Les réponses

Vous trouverez sur cette page un accès aux réponses à notre questionnaire sur les pratiques de lecture classées par rubriques. N’hésitez pas à participer au questionnaire, si ce n’est déjà pas fait.

Cliquez sur l’entête des cartouches pour afficher la liste classée par ordre alphabétique.

Chaque semaine, découvrez sur cette page une réponse au questionnaire mise en avant.

 

 

Juliette Keating

Quel est votre premier souvenir marquant de lecture ?

Je suis Alice. J’ai vingt ans, la taille fine, un serre-tête retient mes cheveux blonds coupés au carré. Mon métier ? Détective privée (avec un e!). Je trouve toujours le coupable, nul ne m’échappe! Mon fiancé me donne de temps un temps un coup de main. J’ai dix ans, je suis petite, un peu boulotte, très timide. Les enquêtes d’Alice s’empilent sur ma table de nuit et forment une haute colonne de dos vert pomme. Je suis Alice, je fonce sur les routes d’Amérique à la poursuite du méchant, les cheveux au vent au volant de mon cabriolet. Allongée sur mon lit, j’adore le mot cabriolet. Je répète cabriolet. Mon père a une grosse Renault pour transporter la smala. Quand je serai grande, j’aurais un cabriolet rouge ! Je n’ai jamais passé le permis. Mon premier souvenir marquant de lecture est, peut-être, Le Pays où l’on n’arrive jamais d’André Dhôtel, que les professeurs de français en fin de carrière donnaient encore à lire aux jeunes collégiens des années 70. On aime aimer les Ardennes du pays où l’on n’arrive jamais comme on aime les détester, plus tard, avec Rimbaud. Région ardue, de forêts à sangliers et à miracles. Un cheval pie, un garçon fille et l’errance, la vie ouverte, qui fait tomber le voile des apparences sous le modeste chapiteau d’un petit cirque de famille.

 

Quel livre a changé votre vie ?

A quinze ans, la lecture d’Une Journée d’Ivan Denissovitch n’a rien changé à ma vie de lycéenne qui attend, du fond de la classe, la sonnerie de la libération, en mettant toute son énergie à devenir absolument transparente. Je ne sais plus comment le livre m’est tombé dessus ; le roman devait être à la mode au début des années 80, avec l’anti-soviétisme et l’icône du dissident exilé, la photographie de sa longue barbe blanche. Je l’ai lu sans enthousiasme et, pourtant, je n’ai cessé depuis d’y penser. Les découvertes plus tardives de Primo Levi et de Charlotte Delbo, ont suscité les mêmes interrogations. Comment survivre à l’enfermement ? A la privation de tout ce qui fait de nous des êtres humains ? A la violence quotidienne, absurde, à la torture ? Il y a la solidarité entre certains camarades d’oppression. Mais il y a surtout la culture. Les zeks du goulag, accablés par la dureté du travail dans le froid sibérien, débattent sur les mérites du cinéma d’Eisenstein et parviennent ainsi à survivre une journée de plus. Ce qui a peut-être changé ma vie en lui conférant une certaine orientation, c’est d’avoir compris à quinze que le pire traitement que l’on pouvait faire subir à quelqu’un, c’était de le priver de culture.

 

Comment lisez-vous ?

Mal. Je dois m’y reprendre à plusieurs fois, souvent retourner en arrière et relire, sans jamais être certaine d’avoir vraiment compris. D’ailleurs j’oublie la plus grande part de ce que j’ai lu, allongée sur mon lit ou roulée en boule parce que la lecture est aussi une activité régressive.

 

Vous êtes invité(e) à votre Bibliothèque idéale, quels sont les dix titres que vous choisissez ?

Mariama Bâ : Une si longue lettre
Emmanuel Dongala : Le Feu des origines
Marguerite Duras : Le Vice-consul
Elfriede Jelinek : Les Exclus
Franz Kafka : Journal
Leslie Kaplan : Le Pont de Brooklyn
Lettres de la religieuse portugaise
John Kennedy Toole : la Conjuration des imbéciles
Marguerite Yourcenar : L’œuvre au noir
Marie Webb : Sarn

 

Quel est votre souvenir le plus frappant des Filles du loir ?

L’un de mes meilleurs souvenirs des Filles du loir est la rencontre avec Arlette Farge. J’ai découvert le travail de cette historienne spécialiste du XVIIIème siècle, qui s’intéresse aux gens ordinaires, aux inconnus qui composaient la foule pré-révolutionnaire, à ces oubliés de l’histoire officielle qui privilégie les grands noms et les grandes batailles. En écoutant parler Arlette Farge de son travail de fourmi aux Archives, j’ai compris que cet angle d’approche de l’Histoire par le petit peuple de Paris, n’était pas dû à un désir d’originalité dans la recherche, même si ce désir n’est pas blâmable, mais à un véritable engagement intellectuel. Depuis j’ai lu tous ses livres.

 

Quel livre a fait de vous un lecteur ?

L’ennui a fait de moi une lectrice. Les longues après-midi du dimanche, les mois vides de l’été, les discussions interminables des adultes, mon incapacité à m’intéresser à aucun jeu, la bêtise des émissions pour enfants diffusées par la télé, les maladies infantiles, réelles ou feintes, l’état de somnolence si bien décrit par Bruno Schultz dans ses nouvelles du recueil Les boutiques de cannelle. Être lectrice, c’est être vivante, avoir survécu à l’ennui.

 

Qu’attendez-vous des dix prochaines années des Filles du loir ?

Qu’elles m’aident à survivre une décennie de plus!

 

A vous de jouer ! Racontez-nous vos lectures

à suivre…